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Citations d’Hugo Pratt

, par Francky

HUGO PRATT Par lui même

« Aviez-vous le sentiment d’être avant tout européen ? »
-  HP : Vous savez, l’Europe…Elle est pleine de scandales, d’affairistes, de gens qui se marchent les uns sur les autres. Si vous étiez un Anglo-Saxon d’Amérique du Nord, vous deviez consacrer tous vos efforts à améliorer votre position sociale et vous-même. C’est même inscrit dans la constitution. En Europe pour un catholique, ce qui comptait c’était Dieu et la famille, pour un marxiste c’était le travail, pour un intellectuel c’était l’engagement, et c’était souvent l’engagement pour l’engagement. Maintenant l’Europe change, les européens deviennent américains. Il y aune chose que l’on pourrait faire dire dans un dialogue entre Corto et Raspoutine. Raspoutine dirait : « La prostitution, les maisons de jeu, les mafiosi, ce n’est rien ; je vais me mettre dans la politique. » Aujourd’hui c’est dans la politique que l’on trouve les plus gros crimes.

-  Tolkien a dit que c’est formidable de pouvoir comme les enfants vivre à volonté dans un monde mythique, d’y entrer et d’en sortir comme l’on veut. Pour un adulte, c’est plus difficile. Il m’arrive de ne plus avoir envie de sortir de ce monde de mythes, et même de ne plus très bien savoir où est le monde réel.

-  Dans la jeunesse, on ne pense jamais à la mort et plus tard, quand on a des responsabilités familiales, professionnelles, il faut faire face à la vie, et on n’a pas le temps d’y penser beaucoup. Mais à mon âge, quand on est sexagénaire, la mort est une camarade : elle est à table avec moi, on ne sait pas si on terminera le repas, si on se réveillera demain matin. Alors on fait le bilan de sa vie, et moi je me dis que j’ai bien vécu, que j’ai fait des choses. Des choses bonnes ou mauvaises, mais si l’on a travaillé, on a fait quelque chose. Et maintenant je considère que je suis payé pour être vieux, pour raconter mes expériences, et les raconter d’une façon amusante, pour que l’on n’oublie pas – pas tellement moi – mais tous ceux qui m’ont accompagné. J’ai une dette vis-à-vis d’eux et j’ai une dette envers la mort. Je ne la regarde pas comme quelque chose de terrible mais comme une camarade, puisqu’elle m’a épargné jusqu’à aujourd’hui et qu’à mon âge elle me permet encore de bouger, d’aller en Afrique ou en Amérique.

-  Je n’aimerais pas avoir eu une existence inutile, comme ceux qui critiquent tout et ne font rien. Le savant et poète persan Omar Khayyam a dit que les sages ont laissé une chose et puis sont partis. Pour lui, le plus important était les yeux d’une femme et une coupe de vin. C’était un poète formidable, un quatrain d’Omar Khayyam me fait rêver. L’Iran d’aujourd’hui a donné Khomeiny, mais il ne faut pas oublier qu’au 11ème siècle il a donné Omar Khayyam, dont je préfère bien sûr la compagnie à celle des intégristes. J’espère me retrouver un jour avec Omar Khayyam et regarder les beaux yeux d’une Orientale. Mais je vais inviter Omar Khayyam dans un de mes rêves ! Je le chercherai, et j’apprendrai qu’il est déjà dans un autre rêve, un rêve de Raspoutine !

-  C’est vrai, j’ai été un homme heureux. J’appartiens à une génération qui a cherché la beauté, le bonheur. Aujourd’hui encore, il m’arrive de partir en voyage pour retrouver des camarades avec qui j’ai été heureux. Il en reste, on s’amuse à nouveau ensemble, on fait des blagues. De temps en temps, il y en a un que l’on ne trouve plus, parce qu’il est passé dans une autre vie ou dans un autre songe. Mais je n’ai pas perdu pour autant la certitude de le retrouver et, d’ailleurs, je peux aussi le retrouver très vite, en songe. J’ai des positions propices aux rêves et je peux, si je veux, retrouver cette nuit quelqu’un qui n’est plus là, ou il peut même revivre immédiatement en moi si je regarde un livre, une lettre en rapport avec lui. Mes amis ne sont jamais morts. Ma vie a été très riche, et je suis plein d’émotions, de beauté, de bonheur, de félicité.

« Pour vous, Corto Maltese et Raspoutine représentent la possibilité de dire ce que vous voulez ? Pour les choses raisonnables vous utilisez Corto, et pour les choses déraisonnables vous utilisez Raspoutine ? »
-  Corto et Raspoutine ? Il y en a un qui est immoral et l’autre qui est amoral. Corto sait où est la morale, mais parfois, pour des questions d’intérêt, il va contre et devient immoral. Raspoutine lui ne connaît pas la morale. Dans la Maison dorée de Samarkand, la petite arménienne demande à Corto si Raspoutine est méchant et Corto répond « c’est un méchant…mais il ne le sait pas. »

« Encore une jeune femme qui a charmé Corto Maltese (Shangaï Li) , et il y a entre eux à la fin une belle scène d’adieux. »
-  Toutes les femmes aiment cette scène, avec les papillons et les rizières, et son mari qui a la délicatesse de s’en aller. Dans cette scène ils ne se touchent même pas. Corto lui touche les cheveux, c’est tout. Ils se regardent et se caressent les yeux. Les femmes me disent qu’elles adorent cette scène. « Recherchiez vous un effet de surprise ? »
-  Non, tout ce que je fais est instinctif, est émotif.

A propos de « Conversation Mondaine à Moululhe » :
-  De la Motte et Fanfulla appartiennent à la même caste. Ils ont la même pudeur pour parler de leurs chagrins. Ils n’ont pas la mentalité bourgeoise.

« Cush n’est-il pas un personnage terriblement sectaire ? »
-  HP : Encore une fois n’oubliez pas toute l’ironie de Cush. Pensez que dans Les Ethiopiques, par exemple, pour ennuyer un officier anglais, il est prêt à boire de l’alcool.

A propos des relations conflictuelles entre les arabes et les juifs :
-  C’est toujours un problème actuel. Ce n’est pas parce que les juifs ont beaucoup souffert et ont eu six millions de morts pendant la guerre qu’ils ont le droit de refuser l’existence d’un état palestinien.

-  Cush n’est pas vraiment un Danakil, c’est un Beni amer, et comme tous les Beni Amer il a le sens de la théâtralité et de l’ironie. Tous les nomades sont des comédiens. Ce ne sont pas des types qui passent leur temps dans des écoles coraniques. Quand on est au milieu des vipères et des scorpions, on se permet de rire un peu.

« Corto Maltese et Cush qui paraissent courageux connaissent aussi des moments de peur. »
-  Cela dépend des circonstances. On peut être courageux à certains moments et lâche à d’autres, ou simplement prudent dans un moment de réflexion. « Il est étonnant de voir Cush, qui joue les guerriers invincibles, fuir le combat. »
-  Quand il faut se battre, il se bat, mais il y a aussi des moments dans la guerre où tout le monde se sauve.
-  Je crois que l’aventure naît de la curiosité.

« La fin est très émouvante, et notamment le décalage entre Corto Maltese, qui raisonne pour une fois en Occidental et regrette que le malade n’ait pas pris ses médicaments, et l’Indien qui lui répond : « Pourquoi le tirer de ce rêve et le faire revenir dans la réalité où il n’y a ni soleil ni joie, mais seulement nuit, chagrin et maladies ?… »
-  C’est une phrase qui a été dite par un Africain à la mort de Livingstone. Il a pris le cœur de Livingstone et l’a enterré dans un endroit inconnu.

« Les femmes seraient merveilleuses si tu pouvais tomber dans leurs bras sans tomber entre leurs mains (Corto). »
-  Est-ce que j’ai trouvé cela quelque part ou est-ce que c’est de moi ? Je ne sais plus. « Il n’y a pas eu de réactions des mouvements féministes ? »
-  Les féministes….Elles ont mené une lutte nécessaire, mais quand elles prennent une position raciste, je ne marche plus. Je ne marche qu’avec les gens intelligents..

A propos du personnage d’Esméralda :
-  J’aime bien les prostituées. « Il n’y a pas de mépris chez vous ? »
-  Si. J’ai du mépris pour les cons. Mais pas pour les prostituées ! J’ai souvent eu des amies prostituées et Esméralda est une sorte d’hommage aux prostituées.

« Vous avez déclaré que Corto est une réponse à l’impérialisme américain et tout ce qui nous est imposé par la culture populaire et le cinéma américains. »
-  J’ai dit pas mal de conneries….Je voulais simplement dire que l’on nous présentait toujours des héros anglo-saxons, et alors j’ai voulu faire quelque chose de différent. Il n’y avait pas de héros méditerranéen. « Dans ces histoires en Amérique Latine, on sent l’expérience de quelqu’un qui est allé sur place. »
-  J’étais allé au Brésil, dans les Guyanes, dans les îles des Caraïbes…J’ai vécu avec les gens. A Bahia je vivais avec les sœurs Dos Santos, et j’ai même eu une fille avec l’une d’elle. Je l’ai reconnue, ainsi que les autres enfants de la famille. Ils s’appellent tous Pratt ! Et j’ai une belle fille, Gloriana, une mulâtresse. Je suis aussi le père de Tebocua, un indien de le tribu amazonienne des Xavantes...

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« Toutes les ténèbres du monde réunies ne peuvent étouffer la lueur d'une seule petite bougie. ».... Ancien proverbe persan.